La super tasse

C’est en fixant ma tasse de café que je me suis vu, ébahi, ce matin, songeur, devant la quantité phénoménale d‘énergie que recèle ce petit objet tellement de fois produit. J’ai perçu les matières premières brutes que la terre a mis des millions d’années à générer. J’ai vu l’énergie des machines qui ont extrait ces matières avec leur bruit et leur mouvement. J’ai vu les mains des hommes et des femmes qui ont conduit ces machines.


J’ai vu l’homme, qui, à l’autre de bout de la planète a conduit ce camion chargé de matières. J’ai vu le lieu où cette matière a été entreposée, ce lieu de fabrication qui lui-même brûle l’énergie nécessaire à son fonctionnement. J’ai vu en ce matin songeur, les gestes et la force de ces humains transformant, assemblant, ornementant, emballant cette tasse devenue sous mes yeux ce réservoir incroyable d’énergie. Cette chaîne fantastique a continué. J’ai vu l’énergie des emballages de cet objet, saisissant en un clin d’œil tous les process, les étapes, les gestes qui les ont conduit, de leur fabrication à leur destin d’emballage. Puis le déplacement, les camions, les bateaux et le magasin de vente, si loin du point de départ. Là encore, j'ai retrouvé hommes et lumières, des énergies pour faire tourner l'espace de vente. J'ai vu la main de la personne qui a posé la tasse sur l’étalage ; la main qui a saisi la tasse pour acquérir cet objet pourtant si banal. J'ai vu l’énergie déployée pour à nouveau transporter cet objet jusque dans l’habitat, jusque devant mes yeux, là, ce matin sur ma table à manger.


Il y avait toute cette masse d’énergie condensée dans cet objet.

La tasse avait changé d’espace- temps. Je venais de prendre conscience, en un instant, du fabuleux trésor qui trônait devant moi. Cet objet si banal est devenu fantastique, un magma vibrant condensé dans cette matière transformée, transportée et maintes fois utilisée. Un profond respect m’a saisi. Un respect pour ce qui Est. Un respect pour la terre, pour ces hommes et ces femmes, pour leur travail... Je me suis tout à coup senti investi d’une grande responsabilité : honorer tout cela, prendre soin de cette incroyable chaîne d’énergie, respecter ce trésor. J’ai réalisé « ô combien » notre inconscience nous fait perdre la valeur de ce qui Est, nous occulte la préciosité des choses et nous fait brûler tellement d’énergie inutilement.


Dans la suite de cette aventure, j’ai saisi que dans notre inconscience, en plus de l’oubli de ce qui permet à cet objet d’être, nous devions ajouter cette somme phénoménale d’énergie dépensée pour détruire cet objet. Trop souvent sans conscience, l’objet est conduit dans une chaîne de destruction qui nous demande de brûler de l’énergie à nouveau, jusqu’à la lente dégradation du déchet, lui aussi, source d’une longue dépense d’énergie pour revenir à l’état de départ. Ce matin ma tasse avait comme des supers pouvoirs. Elle s’est mise à rayonner d’une force que je n’avais jusqu’alors jamais vue. Peut-être qu'un jour viendra où nous pourrons récupérer ce réservoir immense d’énergie. En attendant, je vais prendre soin de tout cela. ​

 

Texte : Guillaume Perault Dessins : Isabelle Morin